mercredi 26 août 2009

Le TOUR 1959 dans le Canard Enchaîné

Je viens de me replonger dans mes vieux "Canard Enchaîné" de 1959...Il faut prendre le temps de lire: ça taille dur ! Mais, en changeant les noms, ne pourrait-on pas écrire un article identique en 2009 ?
Minute... Cocotte… le Tour de France est cuit
On n'avait pas tout dit sur le Tour de France. Un de nos confrères, qui a suivi l'épreuve de bout en bout, nous communique ses impressions...
A MULHOUSE, au départ, ça se sentait... Jacques Goddet avait rallongé son short kaki de cinq cent mètres. C'était mauvais signe.
Le Tour de France 59 allait voler bas.
Il y avait eu, sur une scène de théâtre, une présentation des champions en tutu noir, chaus­settes et souliers de ville... La dernière mode ! Les champions étaient déjà en touristes. Le maire de la ville avait vendu 10.000 francs le mètre carré des trottoirs et avait largement récupéré sa subvention au Tour. A Paris cette opération porte un nom. Le menton de Goddet Jacques s'était allongé. Il n'avait pas pensé à cela. L'an prochain, il louera tous les trottoirs des villes-étapes. A Metz, à Namur, les arrivées, mal préparées, avaient failli tourner en catastrophe.
Sprinter et freiner en même temps: formule du Tour 59
Les coureurs devaient sprinter et freiner en même temps. Invo­lontairement, ils venaient de trouver la formule du Tour 1959 : le "sur-place"...
C'est donc en freinant qu'ils franchissaient l'Iseran et le Grand-Saint-Bernard.
Ça ne se voyait pas : ils étaient dans le brouillard.
Tout était bien organisé... Le Mauléonais Queheille avait gagné chez lui à Bayonne et Bal­dini à Aoste (Italie).
Pour la première fois depuis 1908, les coureurs escaladaient les cols en peloton, en famille.
Le Tour était joué
Comme par hasard, Baldini, Anquetil, Anglade et Bahamontès s'étaient retrouvés ensemble à la sortie de Rodez...
Comme par hasard, Gaul était à l'arrière à ce moment-là, avec Bobet et Rivière. Comme par ha­sard, à l'avant. Anquetil et Bal­dini parlaient italien... et Baha­montès leur répliquait en espa­gnol italianisé.
Quand Charly Gaul jugeait sa réaction suffisante pour donner satisfaction aux suiveurs, il se relevait et partait à la chasse aux canettes. Le Tour était joué... Tout le monde l'avait été.
A Clermont, c'était réglé,..
Deux jours plus tard, à Clermont-Ferrand, on distribuait les contrats d'après Tour : 10.000.000 pour toi, Anquetil; 12.000.000 pour toi, Charly; 8.000.000 pour toi, Baldini (il n'aime pas les dépla­cements) ; 10.000.000 pour toi, Rivière.
"Et attention, les gars, il y a une fameuse tournée en Espagne en septembre-octobre si Baha-montès gagne... 8.000.000 pour chacun... Z'avez compris ?"
Ils avaient parfaitement com­pris.
Inutile de faire un calcul... 8.000.000, ça vaut bien un maillot jaune, même en laine et nylon,
Un week-end avec bobonne
Inutile aussi de forcer d'avan­tage. A nous, la promenade au petit trot. A nous, nos femmes et nos enfants... Ils passèrent avec leurs épouses un délicieux week-end à Saint-Etienne la Jolie. Le Tour était cuit, pourquoi ne cou­cheraient-ils pas avec leurs co­cottes ?
Finis les efforts, finie aussi là pharmacie.. Favero et Van Targerloo, qui croyaient monter le Tourmalet alors qu'ils le descen­daient, en avaient trop pris...
Les chargeurs réunis, ça existe toujours sur le Tour.
Goddet Jacques se lamentait:
— L'an prochain, je lancerai dans le Tour les "anciens" Leducq, Speicher, Deledda, Marcel Bidot... Ils feront au moins du spectacle... et pour moins cher !
Les coureurs riaient et répli­quaient :
— De quoi vous plaignez-vous ?
Regardez vos profils d'étapes... Ils sont tous plats.., en ligne droite.... C'est vous qui avez supprimé les cols... Ils n'existent plus.
Tout était faux
Tout était faux : les subven­tions, les arrivées, les profils, les démarrages, les chasses, les fuites, et même les salles de presse. A Aoste, les journalistes devaient se battre avec les Italiennes pour obtenir, vers 11 heures du soir, un Paris inaudible.
Impossible de joindre Bordeaux, Lille, Brest, inconnus au batail­lon du Tour.
— Qué c'est ? Où ça ? deman­daient les Italiens, en donnant Rome à des Hollandais.
Un café sous la pluie
Le lendemain, Garnault en pre­nait encore un coup derrière les oreilles :
— Je vais vous couper le fil,à vous ! hurlait Goddet Jacques.
Au moins, on pouvait boire un espresso:
— Combien ?
— 200 lire...
Dame, il pleuvait et le trans­port était difficile.
Lasso... lassée
Le soir. Gloria Lasso refusait de chanter :
— Ze né veux pas zanter dans z'un pré mouillé.
Du coup, les cars d'Europe No. 1 étaient noyés. Avoir payé 120 millions à l'Equipe pour être traités comme cela !... Ça ne va pas !
Il n'y avait que le ravitailleur, M. Spar. qui était satisfa t :
Quarante-cinq millions pour mettre mon nom sur les musettes. c'est donné... Il ne faut pas être parcimonieux...
Chacun sa Spar de gâteaux, n'Spa...r.
Le Tour s'endormait, de plus en plus... Il était temps de ren­trer... La grève nous attendait...
200.000 francs le kilomètre
Bahamontès faisait ses comptes en kilomètres-pesetas.
''Il a pédalé fort pendant 150 kilomètres sur 4.535... Il va en­caisser 30 millions... Il va s'ache­ter "une ganaderia" et "una bijouterîa''... Tout ça pour "Fermina."
Les shorts de Jacques Goddet étaient encore plus longs. Ils tom­baient maintenant aux chevilles. Ça ne pouvait plus durer.
Le Tour en Wagon-Lit
Alors, il prenait un wagon-lit pour Paris... pour rester dans l'atmosphère du Tour.
A l'arrivée, les gens sifflaient...
Qui? Goddet Jacques?
Non. Un autre Jacques... Jac­ques Anquetil.
On collait aux vainqueurs des banquets genre tour Eiffel, pour qu'on puisse lire à 500 mètres: "Va bè petit mousse" ou '.'Grammont enfants de la patrie"...
La publicité ne perdait pas ses droits comme les graphiques du Tour...
Une pantalonnade
Le Tour au petit trot était ter­miné.
Las d'être sifflé. Marcel Bidol prenait ses commandes de Cham­pagne.
Félix Lévitan avait remis ses gants...
Et les shorts de Goddet Jacques étaient devenus des pantalons...
C'était donc bien vrai, le Tour 1959 n'avait été qu'une pantalon­nade.
Manuelo De Monté.

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