jeudi 18 juin 2009

Brève de vélo (Dossard n° 15)

Je crois avoir déjà raconté ici mes Tours de France sur la plage de Saint Cado... Didier Daeninckx en parle également fort bien, mieux que moi, dans cette nouvelle parue dans son livre "La mémoire longue". Daeninckx est un des écrivains que je préfère, un auteur de polars surtout, ou de "livres noirs", sans doute un des grands écriveurs de notre époque et surtout un témoin: un homme rare... Et en plus, son nom se finit comme celui du grand Eddy Merckx.

Le Tour à la pichenette

Ils avaient perdu la moitié de la matinée à convaincre les filles pour qu'elles leur abandonnent le bac à sable. Ensuite il avait fallu tracer les contours du pays en s'aidant de la carte publiée par Miroir-Sprint, placer les villes étapes, modeler les montagnes, lisser les routes... L'heure du repas était arrivée sans crier gare, et c'est Terrisse, dont les parents étaient tous deux absents, qui avait été désigné pour garder le territoire de leurs rêves. Verbaecke avait donné le départ une heure plus tard en plaçant sa bille sur la ligne. Son majeur replié sur l'intérieur du pouce s'était déplié, propulsant l'agate sur la piste de sable.
Il s'était accroupi pour placer son cycliste en plomb au point d'immobilisation de la sphère, un coureur tout en rouge avec une casquette noire, tandis que Joanès ajustait son tir. La bille, translucide, partit de travers, s'échappa du •ïil. Joanès, de dépit, jeta sa figurine à ses pieds. Puis ce fut au tour de Mathias, de Rodriguez... Le peloton s'effilochait dans les premiers lacets du Jura quand Verbaecke plaça son attaque. Il franchit, d'un seul coup d'ongle, les collines bteuses des Vosges. La bille dévala la pente pour venir fcourir au pied du Ventoux, deux bons mètres plus loin ! tfant franchi une étape de bout en bout, il avait droit à un tanoème tir, et ses doigts se crispaient déjà quand la semelle Pataugas s'imprima sur le sommet du Ventoux, enseve-la figurine de plomb de Verbaecke. Ils levèrent tous le regard vers Allard, la terreur du Pont-Blanc *, un grand d'une quinzaine d'années qui ne pouvait vivre qu'entouré de crainte. Ils le regardèrent en silence piétiner leur Tour de sable et lui abandonnèrent le bac. Ils marchèrent dans les cités, honteux, ressassant leur défaite, rêvant de revanche.
À 5 h 30, ils se retrouvèrent devant la devanture de Mor-bello, le marchand de vélos du quartier Montfort. Le fils du patron se décida enfin à prendre son pinceau avec son verre de blanc d'Espagne dilué. Il grimpa sur son escabeau de bois, inscrivit la date de l'étape au-dessus du parcours du Tour dessiné sur la vitre : 13 juillet 1967, Marseille-Carpentras, 211 kilomètres. Ils retinrent leur souffle quand le fils Mor-bello approcha le pinceau de la case marquée « Vainqueur ». Les lettres blanches formèrent le nom de Jan Janssen.
Verbaecke, qui tenait serré dans sa main son cycliste de plomb tordu par les pas rageurs d'Allard, attendit que les résultats de l'étape soient tous inscrits pour questionner le fils Morbello.
« Vous êtes sûr que vous avez pas oublié quelqu'un ? »
Le commerçant vérifia le papier qui lui avait servi de modèle.
« Non, c'est bien ça, ils sont tous là...
- C'est pas possible ! Le Ventoux, c'est Tom Simpson qui devait le gagner... C'est lui le plus fort... »
Le fils Morbello ne trouva pas le courage de lui annoncer la mort du champion, sur les pentes du Ventoux. Il regarda une nouvelle fois son papier pour se donner une contenance.
« Ils se sont peut-être gourés, à la télé... »

2 commentaires:

  1. Le 13 juillet 67, je regardais la télé chez Simone, le troquet en face de la cantine des PTT, rue Marcadet, dans le XVIIIème.
    Régis.

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  2. Je devais être à la côte (on ne disit pas encore la plage...) à Saint Cado et il est fort possible que j'aie joué au Tour de France ce jour-là... mais je n'ai pas gardé le souvenir du drame qui tua Simpson. Mes premiers souvenirs me viennent du roi Eddy qui domina le Tour 1969. Je crois que je le suivais surtout sur le Ouest France que nous recevions chaque jour à la maison. Je découpais les articles que je collais sur de vieux cahiers. Un peu comme un blog mais sans ordinateur...
    Au fait Régis, je ne serai pas à la randonnée de Montapeine samedi. Désolé, c'est avec plaisir que j'aurais roulé avec vous.

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