lundi 9 février 2009

Le cycliste le plus heureux du monde...

Cet article a été publié dans le Miroir Sprint n° 674 du 4 mai 1959. Il a été écrit par Robert Chapatte qui était déjà journaliste à la Radio Télévision Française, si j'en crois l'Almanach Vermot 1959, mais également journaliste à Miroir Sprint.
Je cite l'Almanach: "Chapatte Robert, reporter sportif: Sports et Musique. Actualités de Paris, 57, rue de la Jarry, Vincennes. DAU 59-83" (Ce n'est pas un braquet, ce doit être un numéro de téléphone...)

Chapatte fut coureur professionnel de 1944 à 1954 avant de devenir journaliste. Il fut, d'apprès Wikipédia, le premier coureur à donner une interview télévisée en 1949. après avoir été radio-reporter, il intégra la télévision en 1959.

"J’ai rencontré l'homme le plus heureux du monde. Ne souriez pas. C'est lui qui m'a affirmé : "Parfaitement monsieur, je suis l'homme le plus heureux du monde ."

Il m'a dit cela sans paraître se forcer, avec la conviction qui sied en telle circonstance et je dois ajouter qu'il n'a pas eu de mal à me convaincre. Dans son regard dansait la flamme de la jeunesse éternelle, témoin d'une extraordinaire vitalité.
Car j'aurais déjà dû vous le dire, cet homme heureux a 83 ans. Il a donc eu largement le temps, au cours de vie, de savoir s'il était ou non un être comblé.
Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas l'argent qui fait son bonheur, non., c'est le vélo.
A 83 ans, il est demeuré un fanatique de la bicyclette.... source de vie. Dans le monde cycliste, il remplit un apostolat :
« Le vélo, c'est un bouclier contre la décrépitude humaine, dit-il sans hésiter. Comme le monde irait bien si tous faisaient du vélo.
Est-ce que j'ai l'air d'un grand vieillard moi ? Mon fils a 55 ans, il ne peut pas me suivre à vélo. Mais il fume, lui. »
Des millions de téléspectateurs l'ont suivi l'autre jeudi sur leurs écrans quand dans le sillage d'un autre « vieux » du vélo, Jean Robic. il disputait le Grand Prix des gentlemen.
Au départ, quand le speaker avait appelé « Vittore-Robic », il s'était amené en tirant la jambe gauche. En hâte, il avait ajusté sa casquette blanche, cherché à rentrer sous la visière une épaisse mèche de cheveux blancs qui s'obstinaient dans l'indiscipline... et tout en vérifiant s1" l'écusson vert et jaune de l'E.S. Cannes était bien en place sur son maillot blanc et bleu, il m'avait glissé :
« Ça ne va pas cette année, je marcherai sûrement moins bien que l'an passé. C'est idiot... une chute à 60 à l'heure dans la descente d'un col du côté de Grasse la semaine dernière, et depuis je souffre de ma jambe... Pourtant, j'étais rude­ment bien ».
c Pourquoi être aussi imprudent ? A l'entraînement, c'est folie que descendre les cols trop rapidement.
Comment à l'entraînement ? Mais c'est en course avec les jeunes que je suis tombé.
« Les jeunes »... ce sont les cadets de Jean Vittcre. Des gamins qui approchent ou ont dépassé la soixantaine et qui forment le lot habituel de ses adversaires dans les épreuves d'ancêtres.
Il s'était bien préparé pour son Championnat du Monde des gentlemen... et voilà qu'une chute ruinait tous ses espoirs.
Au moment de partir derrière Robic, son entraîneur préféré, il avait peur de décevoir.
O
N l'a regardé partir. Quand il a dressé sa petite taille sur les pédales, II y eut un bref silence. Celui qui plonge le cirque dans l'angoisse pendant les numéros des trapézistes... le même. Ce minuscule vieillard allait-il être capable de s'élancer pour les 25 kilomètres ?
... Ce ne fut pas long. Comme un vrai coureur, il baissa la tête pour le premier effort, puis d'une main sûre actionna la manette du dérailleur et il disparut dans les virages.
Cinquante minutes plus tard, exactement, il était de retour. Les autres avaient sprinté dans les derniers mètres. Il ne fut pas en reste... et quand il s'arrêta, sans fatigue apparente, il questionna aussitôt :
« Combien ?
- Cinquante minutes.
- Alors, j'ai amélioré mon temps-record de 9 minutes... Merci M. Robic. Mais quel dommage, cette chute dans la semaine. Je ne pédale que d'une jambe. Enfin, cinquante minutes, cela représente 30 km de moyenne... »
A ce moment, les photographes s'approchaient. Jean Vittore les aperçut. Il tira un mouchoir de sa poche et épongea quelques gouttes de sueur, puis il lança au chronométreur : « Mais dites donc, cinquante minutes moins 13 de handicap (au-dessus de 50 ans, les gentlemen ont droit à 2" par mois de handicap) cela me donne 37'. Je ne dois pas être loin du premier ?
- Echard et Vermeulin ont fait 36' 25"...


- Dommage... ».
Car, évidemment, il n'a pas l'intention de raccrocher de sitôt. Son « pro­gramme » ne le lui permet pas.
« II y a 75 ans que je pédale, j'ai roulé en Europe, en Asie et en Afrique... il me reste encore à découvrir l'Amérique. J'irai, monsieur, en Amérique, leur montrer que la limite d'âge n'existe pas. Et puis, je voudrais respirer la campagne américaine ».
A-t-il été un champion lorsque la bicyclette en était à son époque héroïque ?
« La même année, j'ai été champion de Savoie, de Normandie et de la Côte d'Azur. J'avais 18 ans. C'était en 1894... et après j'en ai gagné beaucoup d'autres. Je ne me suis jamais arrêté ».
Et il s'honore d'autres records. Ainsi, le Mont Revard, c'est son truc, un domaine où il est roi. Depuis trois ans, il est invaincu dans sa catégorie et pour cette année, il réserve une surprise. En repensant ses courses, il s'est aperçu d'une erreur. Alors, il va pulvériser son record.
Mais pour cela, il ne peut relâcher l'entraînement. Alors après les « Gentle­men de Paris » il a accordé dix jours de congé à son chauffeur et la musett» au dos, il. est reparti vers Cannes sur son vélo.
« Ma fiile ne voulait pas que je fasse cette route seul, c'est trop dangereux, dit-elle, mais je prendrai des petits chemins car dans le train je suis martyrisé ».
Sa fille n'en saura rien. Il lui cachera la vérité en récupérant son chauffeur à l'entrée de Cannes., et lui jouera la comédie du voyageur fatigué -par une nuit passée dans le train de Paris.
Mais peut-être ne s'y laissera-t-elle pas prendre, car la comédie, elle sait de quoi il en retourne... La fille de Jean Vittore, c'est Renée Saint-Cyr, la célèbre vedette.
« PASSE encore de pédaler, mais courir à cet âge ? », disait le poète
Vittore n'est pas de cet avis. L'esprit de la compétition s'ajoute pour lui au plaisir de pédaler, comme un élément vital.
Il a des phrases toutes préparées pour qui tente de le mettre en difficulté :
"Le vélo freine les excès. Pas de vin, pas de café, pas de femmes."
A 83 ans... cela vous donne quand même à réfléchir. Non ?
« Et puis, quand on a des cuisses solides, on peut tout faire. Tenez, avez-vous vu un vieux cycliste se plaindre du cœur ou du foie ? Pas moi. Et, j'ai bon œil. Tenez il y a trois ans que je n'ai pas crevé. Parce que je fais très attention.
« L'autre jour, j'ai rendu visite à un docteur, celui de la famille pas le mien, en principe je n'en ai pas besoin. C'est un voisin à Cagnes 'et je voulais lui demander un Uniment pour masser ma jambe blessée. Je l'ai trouvé pâle, défait. Il relevait de maladie « un caillot de sang au cœur... » « Vous voulez guérir ? Alors faites du vélo, tout redeviendra normal, votre sang reprendra sa place ». Je l'ai convaincu. Il va acheter un vélo de course et en février prochain, il débutera avec moi la nouvelle saison. A 69 ans, il lui reste de belles années ».
Bien sûr, le docteur ne sera pas seul à sillonner les routes de la côte avec lui. Jean Vittore a d'autres adeptes, d'autres disciples qu'il emmène en peloton chaque jour.
Depuis qu'il a pris sa retraite d'hôtelier, son horaire quotidien ne varie pas.
« Le matin, je laboure, je plante, je récolte. Nous avons une campagne de 5.000 mètres à Cagnes et il faut l'entretenir. J'ai ma vigne et mon verger... Dès le lever du jour, je travaille la terre. L'après-midi, c'est le repos, quatre ou cinq heures de vélo dans les côtes. Ça ne trompe pas, vous savez, les routes de chez nous, on se rend vite compte de sa forme.

Dernièrement, ces côtes je ne les sentais pas... je savais bien qu'à Paris, j'améliorerais mon temps. Et encore, j'ai fait une faute ,je me suis entêté à conserver mon braquet de 5 mètres. En poussant 5 m 50 dans les faux plats et plus grand sur le plat, quand M. Robic forçait un peu. Une minute, c'était facile à gagner dans ces conditions et j'aurais remporté le classement général ».
Car Jean Vittore « l'homme le plus heureux du monde » a enregistré une déception à Croissy-Beaubourg. Il voulait, avec le secours des 13' de handicap, battre tous les jeunots... ceux de 50 ans qui roulent encore à 40 kilomètres à l'heure, les jours de petite forme.
« Je suis arrivé 10" cette année mate avec les bonifications je compte gagner dans 5 ou 6 ans. »
Remporter la coupe de sa catégorie ne l'a pas totalement satisfait. A 83 ans, il aspire à des victoires plus complètes. Serons-nous toujours de ce monde pour les commenter ?"


Renée Saint Cyr, de son vrai nom Raymonde-Renée Vittorre, est née en 1904 à Beausoleil d'un père hôtelier et d'une mère soprano. Elle est morte en 2004... 100 ans. Faisait-elle encore du vélo ?

1 commentaire:

  1. Ça fait rêver, des balades pareilles à vélo à 83 ans. Mais bon : pas de vin (sûrement pas de bière), pas de café et pas de femmes : alors, ça sert à quoi de vivre jusqu'à 83 ans?
    Mickey

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